Textes d'Expositions

L'amoureuse / Anne de Gélas

Exposition à la galerie Le petit espace Du 15 janvier au 7 mars 2015

L’amoureuse © Anne de Gelas

Le travail d’Anne De Gelas est à la fois un assourdissant hurlement barbare et un formidable hymne à la pulsion de vie.
A la perte de son compagnon qui, le 4 avril 2010, est tombé à côté de leur fils et elle sur une plage de la mer du nord, victime d’un accident vasculaire cérébral, l’artiste, qui travaille depuis toujours le journal intime, le dessin, la photographie et le polaroïd, a endossé le double rôle de narratrice et héroïne d’une tragédie antique.

On entend l’implacable ciseau des Parques.
Le bruit des vagues semble un murmure de chœur antique.
On ressent la solitude brute des éléments, sur une plage digne de celle du Camus de l’Etranger, quand Meursault dit avoir «détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux».
Un vide accentué par cette damnée règle de la tragédie, l’unité de temps, de lieu et d’action. Anne De Gelas raconte l’expérience du vide. Vide du corps disparu, de la présence disparue, de l’avenir disparu. Un vertige. Mais du fond de cet abîme, elle raconte également la force, la vie qui bouillonne, son corps en manque, son fils à préserver, aimer, choyer.
Un vide créateur, qu’elle habite sans fausse pudeur, avec douceur et brutalité, sincérité et humour.
D’un amour à l’autre, d’un homme tant aimé à un fils chéri.
D’un couple à l’autre, une continuité de chair et d’amour.

Anoir et la dame du jardin / Patricia Reinhardt

Exposition collective “Personal Structures – Identities”, au Palazzo Mora, dans le cadre de la 58e Biennale de Venise, 2019

Anoir and the woman in the garden

“Rien n’est plus souple et plus faible que l’eau, mais pour enlever le dur et le fort, rien ne la surpasse. La faiblesse a raison de la force; la souplesse a raison de la dureté. Tout le monde le sait, mais personne ne parvient à le mettre en pratique.” Lao Tseu

L’eau est partout dans l’oeuvre de Patricia Reinhart. La masse de la mer qui enserre l’île, les vagues qui lèchent la plage où marche la religieuse, la surface plane des piscines, des lacs où glissent les barques des jeunes femmes de film muets, les rivières où flottent les Ophélie et les nénuphars, les vagues qui explosent, les vagues qui bercent, les flaques qui miroitent, les reflets de la vitre du photomaton d’où elle extrait ses autoportraits, l’eau qui nourrit les jardins luxuriants, l’eau qui compose près de deux tiers du corps de chaque être humain, et recouvre aussi presque deux tiers des terres émergées de la planète. L’eau qui invite à considérer ce qui est caché mais limpide, symbole jungien d’un inconscient à la présence paradoxalement omniprésent, puissant, mais souterrain. Sous marin. Il suffit de bien peu de chose, écrivait-il*, “pour faire éclater le semblant d’unité de la conscience, pour la désagréger en ses éléments premiers”. Il suffit de bien peu de chose pour prendre conscience de la pluralité au sein de soi-même. A chaque surface de lac un univers parallèle de l’autre côté de la surface, à chaque miroir un envers, à chaque marée un ressac. Et autant de possibilités, simultanées et vertigineuses, portées par le courant de l’eau, des vagues, des marées, de la répétition des images filmiques, la mise en abîme des jeux de reflets, l’avancée organique de ce qui vit et meurt au rythme des flots, des lever et coucher de soleil, des phases de la lune. Au centre des oeuvres, installations, films et photographies, des figures féminines, autoportraits ou mises en scène, qui, comme les sirènes platoniciennes chantent la musique des sphères que produit l’harmonie de l’univers, incarnant l’énergie qui les entoure et dont elles sont l’émanation. Une énergie de force et de pouvoir qui ne se conquiert pas, ne se dompte pas, mais attend qu’on en prenne conscience. Une mer intérieure qui fait partie intégrante de l’élément femme, qui peut être habitée avec sérénité ou sauvagerie, dans les abysses ou la transparence, et qui peut donner la vie ou la détruire. Un balancement du souffle, la respiration des vagues comme le souffle du chi ou du prana. Nous ne possédons pas le chi, nous sommes le chi. Nous ne possédons pas la vie, nous sommes la vie, nous sommes la force. En abolissant la surface, en passant de l’autre côté, en dissolvant la matière dans l’eau et l’eau dans la matière, en se dissolvant soi dans le temps, les répétitions, les reflets, les floraisons.

Je suis la Dame du jardin, dit Patricia Reinhart. Je suis la Dame du jardin, dit le jardin.

“Nothing is more flexible and weaker than water, but to remove the hard and the strong, nothing surpasses it. Weakness is the reason for strength; flexibility is the reason for hardness. Everyone knows it, but no one can put it into practice. ” Lao Tzu

Patricia Reinhart encompasses painting, photography and video installations projected in public spaces. Creating a synergetic yet subtle dialogue between these distinct artworks, her art merges these three mediums in her own original manner.
The Austrian visual artist offers sensuality as a red thread of identity. “As a woman, after the storm, I lay down my arms. I don’t want to fight anymore or to act like a man. I would love to go to the garden, as a woman. “

The imagery of water is present in all of Patricia Reinhart’s video pieces. The sea surrounding the island, the waves stirring the beach where the nuns walk, the flat pool surfaces, the rivers where Ophelias and waterlilies float, the exploding waves, the water nourishing the lush gardens. A Jungian symbol of unconsciousness, water inviting us to consider the hidden yet limpid, powerful yet submerged. It is enough for very little, he wrote, “to shatter the semblance of unity of consciousness, to disintegrate it into its first elements.” A plurality of selves, emerging from awareness. Beneath the surface of every lake, exists a parallel universe on the other side, we become aware of the back of the mirror, the surf and the tide. Simultaneous and vertiginous possibilities, carried by the current of water, waves, tides, repetitions of filmic images. In this game of reflections, an abyss of cyclical life and death in the rhythm of waves, sunrises and sunsets and the phases of the moon. Staged self-portraits are the center of her work – installations, films and photographs. These female figures, like the Platonic sirens, singing the music of spheres that produce harmony of the universe, embodying the energy that surrounds them and from which they are the emanation. An energy of strength and power, intractable to be conquered or tamed, but awaiting self- awareness. An island sea that is an integral part of the woman element, which can be inhabited with serenity or savagery, in the dark abyss or transparent surface, and which can give life or destroy it. By abolishing its surface, passing on the other side, dissolving matter in water and water in matter, dissolving itself in time, repetitions, reflections, blooms.

I am the lady of the garden, says Patricia Reinhart. I am the garden of the garden, says the garden.

* La dissociabilité de la psyché – C.G. Jung